Tunisie, 18 janvier 2011, le peuple est fier de sa révolution mais anxieux. Anxieux de voir encore des Ministres ayant servi sous Ben Ali rappelés dans le nouveau gouvernement, anxieux de voir sa révolution, payée du sang de ses frères, récupérée par des opportunistes du système, anxieux de se faire avoir…encore une fois. Il a subi 23 ans de dictature, 23 ans sous un Etat-parti corrompu. Cette révolution va tout changer, mais peut-on tout changer en 3 jours ? Certainement pas. Certes Ben Ali est tombé en 4 semaines, mais comment était-il tombé ? La pression de la rue, mais encore ? Jusqu’à aujourd’hui des zones d’ombres demeurent sur cette journée du 14 janvier 2011: L’armée avait-elle participé au départ précipité de Ben Ali ? Comptait-il revenir ? Ali Seriati, Directeur de la sécurité, avait-il l’intention de renverser le pouvoir ou exécutait-il uniquement les ordres de Ben Ali ? Qui contrôle la police ? Qu’en-est-il des milices ? Pourquoi le chef de l’armée ne se prononce pas sur la situation puisque c’est lui qui la contrôle ? Doit-on croire Ghannouchi quand il avoue sur Europe 1 avoir appris comme 'importe qui le départ de Ben Ali, alors qu’il s’agit tout de même du Premier Ministre ? Une fois Ben Ali destitué définitivement du pouvoir et ne peut plus revenir, ses milices qui sèment la terreur travaillent pour qui? Toutes ces questions cachent bien des choses qui ne rassurent pas mais donnent de plus en plus d’arguments à ceux qui croient à la thèse du putsch militaire masqué. Bombardés de rumeurs de tous genres, et face à l’absence de transparence et de communication du gouvernement, nous sommes obligés de composer tous seuls avec les rumeurs , et tenter de trouver des réponses qui nous arrangent ou nous confortent dans nos opinions.
Depuis plusieurs jours, tout le monde est sur les nerfs pour l’avenir du pays, et l’annonce du gouvernement provisoire hier n’a pas arrangé les choses ! Les gens n’ont pas confiance en tous ceux qui ont servi sous le régime Ben Ali : Non à Ghannouchi, non à ce nouveau gouvernement et non aux ministres du RCD, ce parti qui a fait tant de mal à la Tunisie et ses enfants. Cette peur est légitime et justifiée, surtout après le discours menaçant du Ministre de l’Intérieur Ahmed Friaa, qui a ruiné l’infime part de confiance qu’on aurait pu lui accorder. En signe de désaccord, les trois membres désignés de l’UGTT décident de démissionner de ce gouvernement, les anti-RCD applaudissent et oublient que M. Abdessalem Jrad, secrétaire général de l’UGTT était, il n'y a pas si longtemps que ça, un pion de Ben Ali, mais ça c’est une autre histoire...
Gardons la tête froide et soyons lucides, il ne s’agit pas d’un nouveau gouvernement, mais d’un gouvernement de transition, tâchons de ne pas l’oublier. Ce gouvernement certes comporte des membres de l’ancien parti au pouvoir, mais pouvons nous avoir un gouvernement composé uniquement de membres de l’opposition ? Non, ils sont très faibles pour l’assumer, n’ayons pas peur de le dire même si au fond de nous, on aimerait tous voir crever le RCD. La meilleure chose aurait été, à mon avis, de mettre en place un gouvernement provisoire ne comportant aucun parti : que des technocrates et des universitaires qui gèrent la transition en attendant de découvrir, et je dis bien de découvrir, les partis d’opposition et leurs programmes. L’ancien régime a tout fait pour dépolitiser le peuple, exclure tous les partis et exiler ses chefs et c’est maintenant qu’on va apprendre à vivre et composer avec la politique. Aujourd’hui on a gagné une première bataille mais il nous reste du chemin pour arriver au bout du tunnel, et pour y arriver il y a cette période de transition qu’il faudrait gérer sans tomber dans l’anarchie. Restons vigilants, aujourd’hui on a le droit de critiquer le gouvernement, jouissons de ce droit mais ne tombons pas de l’anarchie. La dissolution du RCD, pourrait peut être calmer la colère du peuple, il faut les pousser à le faire mais sans paralyser le processus de réformes et handicaper cette phase très délicate qui sera la base de la Tunisie de demain. Aujourd'hui, Mohamed Ghannouchi, Premier Ministre et Foued Mbazzaâ, Président, ont démissionné du RCD, c’est un signe de bonne foi, tenons bon pour redresser la barre et tachons de considérer et de juger les Ministres rappelés comme des personnes et non comme un parti, car la priorité aujourd’hui est d’éviter le chaos du pays et redémarrer l’économie et ce n’est pas en faisant de la surenchère qu’on y arrivera mais en réfléchissant. Oui, réfléchir, c’est quelque chose qu’on n’a pas eu le temps de faire jusque là...